Laura Kasischke – Saison 3 -

A Suspicious River, 1996 (traduit par Anne Wicke en 1999)

suspicious

Leila Murray a 24 ans et travaille à la réception d’un motel au bord de la Suspicious River, dans le Michigan. Elle s’est mariée très jeune avec Rick parce qu’elle était enceinte, elle a avorté mais Rick l’a épousée. Tous les soirs, il lui apporte son repas au motel. Leila se prostitue aux voyageurs de passage pour l’équivalent du prix de la chambre, pas pour l’argent, pas pour le plaisir.  L’argent ne l’intéresse pas, elle est étrangère à son corps. Un jour survient Gary Jensen, il semble s’intéresser à elle, elle va s’attacher à lui, quitter Rick, son travail, le suivre. Nous, lecteurs, nous sommes en avance sur Leila, nous savons que Gary est comme les autres, mais Leila l’ignore t’elle vraiment? Il va la vendre à d’autres, lui voler son argent.

D”où vient que Leila subit cette descente aux enfers sans résister? En parallèle, son enfance nous parvient par bribes,  la mort de sa mère poignardée devant ses yeux par son amant, son beau-frère. Leila semble rejouer le destin tragique de sa mère.

Je dois dire qu’au début de ce roman qui est le premier écrit par Laura Kasischke, j’étais agacée par le style, les nombreuses comparaisons poétiques me paraissaient tirées par les cheveux et relever du procédé (n’oublions pas qu’elle est d’abord connue aux Etats-Unis pour ses poèmes) mais peu à peu le livre nous prend et ne nous lâche plus, on est emporté par l’histoire de Leila, son absence à elle-même et au monde, sa déchéance dans une atmosphère qui m’a fait penser au film La nuit du chasseur (peut-être à cause de la présence de la rivière) et Gary serait une sorte de prédateur comme Robert Mitchum dans le film.

 

La vie devant ses yeux (traduit par Anne Wicke en 2002)

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Diana vient d’atteindre la quarantaine. Elle a apparemment tout pour être heureuse : un mari professeur de philosophie, une jolie petite fille et une belle maison. Elle est cette mère de famille américaine typique qui accompagne les sorties scolaires de sa fille, qui cuisine admirablement et enseigne le dessin à mi-temps.

Pourtant le passé – et l’événement traumatisant qui en est au coeur,  le massacre de 24 lycéens dont elle est l’unique rescapée, par l’un d’entre eux ( à cet égard, le premier chapitre du roman est un petit chef d’oeuvre d’angoisse) – ne cesse de la hanter, par bouffées et ces flashes sont autant de ruptures dans la narration du présent de Diana.  Qui sont ces adolescents qui se baignent nus dans la piscine d’à-côté, et cette femme au bras de son mari? Qui a écrit le devoir de sa fille? Peu à peu son quotidien se brouille.  Diana a t ‘ elle le droit d’être vivante?

Par  un effet d’éclatement chronologique (l’héroïne a 17 ans à la fin des années 90), le présent se situe donc dans les années 2020,  et rien n’a changé en Amérique. Laura Kasischke crée ainsi une science-fiction domestique de l’Amérique petite-bourgeoise qui semble immuable.

1 commentaire

  1. Anne-Sophie Pascal a dit, le 12 janvier 2010 à 11:53

    Merci pour cette série Sylviane, quel plaisir de prendre le temps sur plusieurs semaines de découvrir petit à petit un auteur.
    J’ai découvert Laura Kasischke avec “Rêves de garçons” (qui avait été recommandé par un magazine féminin, il n’y a pas de mauvais chemins pour accéder à la littérature). Même si je reconnais ses qualités d’écriture, son style et son univers, je n’avais pas été tout à fait emballée. Je trouvais qu’elle forçait un peu le trait du morbide à tout prix, la pourriture sous l’apparente santé, l’hypocrisie de l’adolescence…
    Et puis on est aussi influencé par ses lectures du même moment: j’ai enchaîné avec “La Fenêtre panoramique” de Richard Yates (qui a été adapté cette année au cinéma par Sam Mendes, avec Kate Winslet et Léonardo Di Caprio), qui est aussi un roman très noir, très cynique avec ses personnages, étouffant, désespérant…même si bien écrit…Et j’en avais un peu marre!
    Du coup j’ai enchaîné avec “Un mec sympa” de Laurent Chalumeau, un tout autre style, et ça m’a fait beaucoup de bien.
    Mais pour revenir à Laura Kasischke, tes articles donnent vraiment envie de la lire. Je compte lire ensuite “La Vie devant ses yeux”.

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