Tante Jeanne

“V’là le martien ! ” se propagea d’un seuil de porte à l’autre dans le hameau-rue. Les femmes chuchotèrent en riant.

C’était une douce matinée d’Avril.

Du bout de l’unique rue apparut la Tante Jeanne juchée sur son vélo, fière comme Artaban. Ma Tante Jeanne. Ou du moins, la grand’tante Jeanne de mon père que toute la famille appelait Tante Jeanne.

Elle remonta la rue en pédalant, un “Bonjour ! ” aux lèvres pour ses voisines.

La Tante Jeanne était célèbre pour sa très grande frilosité. Été comme hiver, elle protégeait sa tête d’un béret retenu par un fichu (comme elle le nommait), noué au menton. Sur un maillot de corps en flanelle, elle portait une chemise, deux ou trois chandails et un châle. Sa jupe de serge cachait deux paires de bas de laine de différentes épaisseurs, et son caleçon rose en interlock. Caleçon mis à part, Tante Jeanne était entièrement vêtue de noir.

vélo3

Ce printemps-là, elle s’était offert une bicyclette pour ses expéditions à la ronde. Fendant l’air à la vitesse d’un tour de pédalier donné par une vieille femme de soixante dix ans, elle avait découvert de mauvais vent coulis dont elle ignorait, jusqu’à présent, l’existence. Et les gens du hameau se moquaient affectueusement “V’là le martien ! “, car elle apparaissait au bout de la rue, droite sur son vélo, vêtue à sa manière, mais un casque brillant et noir retenait le fichu qui retenait le béret.

En plus de son extrême frilosité, la Tante Jeanne était sourde comme un pot. Elle avait bien un appareil auditif, mais elle l’avait rangé une fois pour toute dans un tiroir, jugeant qu’il y avait trop de bruit lorsqu’elle le mettait. Elle était douce. Jamais un mot plus haut que l’autre. Souriante. Toujours souriante. Naïve, sûrement. Son monde de silence l’avait modelée ainsi.

Vieille, je crois l’avoir toujours connue ainsi.

C’était l’habitude de voir la Tante Jeanne deux fois par an.

Elle prenait ses quartiers d’hiver chez nous. En ville. Nous savions alors que pendant un mois ou deux, il nous faudrait vivre portes et fenêtres fermées (les portes des placards de même). C’est la seule époque de l’année où nous appréciions de vivre portes et fenêtres closes. Mais nous savions aussi qu’il nous faudrait hausser le ton, hurler pour se faire entendre. Sur ce dernier point, les habitudes ne revenaient pas du jour au lendemain, dès son départ.

A son arrivée, ma mère lui apportait toute la couture familiale d’un an. La Tante Jeanne chaussait ses bésicles (mot d’un autre âge, mais qu’elle disait), se coinçait près d’un poêle et y restait jusqu’à la fin de son séjour.

Mon frère, ma sœur et moi, nous nous précipitions sur ses deux cabas en tapisserie. Il y avait là, des fromages de chèvre. Des “Selles-sur-Cher” en forme d’épaisse galettes. De maturités différentes, pour les manger tout au long de l’hiver. Cadeaux pour ma mère.   fromage

Mais nous savions trouver, collés aux coutures de la doublure, les bonbons enrobés d’un parfum puissant de fromages cendrés. Un délice !

Le matin, j’aimais la regarder se laver. Grande femme, mince. Elle se tenait debout devant l’évier de la cuisine. De l’eau dans une petite bassine. Sur la table de la cuisine, dans un verre d’eau, son dentier qui grimaçait me fascinait et m’épouvantait à la fois.dentier4 Le plus étrange, était de la voir nue tête. Elle peignait ses longs cheveux poivre et sel, qu’elle roulait ensuite en chignon au bas de la nuque. Ses cheveux étaient très fins et peu abondants. Le chignon comme un œuf de poule. Et vite fait, béret et fichu reprenaient leur place originelle.

crêpe

Elle repartait aux alentours de la chandeleur. Car il était de tradition qu’à la chandeleur, les habitants du hameau se réunissent le soir, dans l’épicerie-bar, pour manger les crêpes et boire le cidre ensemble. La tradition voulait aussi qu’aux fourneaux, s’activent une ou deux paysannes et toujours la Tante Jeanne. Elle était là, au-dessus de la grande cuisinière. Béret, fichu, caleçon, bas, jupe, chandails, châle n’entravaient pas sa dextérité. Elle menait deux ou trois poêles de front. Coups de chiffon huilé, ficelé aux dents d’une fourchette. Une louche à peine, de pâte liquide. L’œil aux aguets. Légères secousses de la poêle et coup de poignet sec. La crêpe s’élevait, faisait deux révérences et se posait sur l’autre côté dans la poêle. La Tante Jeanne souriait. Elle était heureuse avec ses voisins et voisines. Elle était heureuse de les voir rire, manger et boire. Elle restait deux bonnes heures devant les fourneaux. Parfois l’on pariait à qui des deux ou trois cuisinières feraient sauter le plus de crêpes. Son visage devenait sérieux. Sous le béret et le fichu des gouttes de sueur perlaient au front.

crêpe2Pour la première crêpe à faire sauter, l’épicier plaçait un louis d’or dans la main de chaque cuisinière. Quels étaient les souhaits de la Tante Jeanne ?

La deuxième rencontre annuelle de la famille avec la Tante Jeanne avait lieu à la fin du printemps. Mon père nous embarquait dans l’Ariane et nous emmenait chez la Tante Jeanne. Elle vivait chichement, dans une petite maison à Chancol. Elle disait Chancou. Je n’ai jamais su pourquoi. Couturière, assimilait-elle col et cou ?

Nous poussions la barrière bleue de la petite cour. Sur la porte vitrée, là où mon père ou ma mère frappait fort, des messages à l’encre plus ou moins pâle. Toujours les mêmes. La devinette à résoudre : trouver le bon. Un des plus anciens pouvant être celui du moment. C’était là que la devinette se corsait. L’écriture était maladroite. L’orthographe phonétique. Petits bouts de cahier d’écolier ou de papier à lettres quadrillé :

“Je sui ché l’épicière”

“Je sui dan le jardin”

“Je sui o cham”chèvre2

“Je sui avec les chèvre”

“Je sui ché la voisine”

Chez l’épicière ou dans le jardin, c’était facile. Aux champs, avec les chèvres ou chez la voisine, un peu moins. Nous commencions par la chercher dans son jardin, de l’autre côté de la rue. Puis avec les chèvres. Nous finissions toujours par la trouver. Après un moment de recherches, nous la découvrions parfois chez elle. Elle n’avait pas entendu frapper.

Nous pénétrions alors dans une petite maison fraîche. La pièce à vivre avec la grande photo de son mari soldat de vingt ans accrochée au mur face à la porte, mort à Verdun. A côté, la chambre où régnait une odeur aigre, douceâtre. Un lit en fer forgé noir. Un crucifix, sur le mur à la tête du lit.

En fin de visite, pour ma mère, elle tirait de sous son lit, des fromages de chèvres en train de mûrir. Elle en choisissait trois, moelleux à cœur.



2 commentaires

  1. Catherine RAYMOND a dit, le 06 juillet 2010 à 12:52

    Bonjour Jacqueline,

    Toujours beaucoup de nostalgie, de sensibilité et parfois d’humour, dans vos écrits. J’ai bien aimé également votre hommage à “La Boîte à Livres”, la librairie que je préférais quand j’étais étudiante à Tours.
    Merci pour ces moments de partage.
    Cordialement,

    Catherine.

  2. Claudie Fonteneau a dit, le 06 juillet 2010 à 16:39

    L’art et l’écriture de Jacqueline ! Nous faire chercher, fouiller, remonter des souvenirs oubliés, en y réfléchissant, eh bien oui, moi aussi, j’avais une tante Jeanne, bien différente de la tienne, mais ma mémère Madeleine, ressemblait fort à ta Tante Jeanne, un monument, comme on dit ! Encore une fois merci…

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