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17 décembre 2009 dans A la rencontre, Cliquer, voir, écouter par Sylviane Lachaume
A Suspicious River, 1996 (traduit par Anne Wicke en 1999)

Leila Murray a 24 ans et travaille à la réception d’un motel au bord de la Suspicious River, dans le Michigan. Elle s’est mariée très jeune avec Rick parce qu’elle était enceinte, elle a avorté mais Rick l’a épousée. Tous les soirs, il lui apporte son repas au motel. Leila se prostitue aux voyageurs de passage pour l’équivalent du prix de la chambre, pas pour l’argent, pas pour le plaisir.  L’argent ne l’intéresse pas, elle est étrangère à son corps. Un jour survient Gary Jensen, il semble s’intéresser à elle, elle va s’attacher à lui, quitter Rick, son travail, le suivre. Nous, lecteurs, nous sommes en avance sur Leila, nous savons que Gary est comme les autres, mais Leila l’ignore t’elle vraiment? Il va la vendre à d’autres, lui voler son argent.
D”où vient que Leila subit cette descente aux enfers sans résister? En parallèle, son enfance nous parvient par bribes, la mort de sa mère poignardée devant ses yeux par son amant, son beau-frère. Leila semble rejouer le destin tragique de sa mère.
Je dois dire qu’au début de ce roman qui est le premier écrit par Laura Kasischke, j’étais agacée par le style, les nombreuses comparaisons poétiques me paraissaient tirées par les cheveux et relever du procédé (n’oublions pas qu’elle est d’abord connue aux Etats-Unis pour ses poèmes) mais peu à peu le livre nous prend et ne nous lâche plus, on est emporté par l’histoire de Leila, son absence à elle-même et au monde, sa déchéance dans une atmosphère qui m’a fait penser au film La nuit du chasseur (peut-être à cause de la présence de la rivière) et Gary serait une sorte de prédateur comme Robert Mitchum dans le film.
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La vie devant ses yeux (traduit par Anne Wicke en 2002)

Diana vient d’atteindre la quarantaine. Elle a apparemment tout pour être heureuse : un mari professeur de philosophie, une jolie petite fille et une belle maison. Elle est cette mère de famille américaine typique qui accompagne les sorties scolaires de sa fille, qui cuisine admirablement et enseigne le dessin à mi-temps.
Pourtant le passé – et l’événement traumatisant qui en est au coeur, le massacre de 24 lycéens dont elle est l’unique rescapée, par l’un d’entre eux ( à cet égard, le premier chapitre du roman est un petit chef d’oeuvre d’angoisse) – ne cesse de la hanter, par bouffées et ces flashes sont autant de ruptures dans la narration du présent de Diana. Qui sont ces adolescents qui se baignent nus dans la piscine d’à -côté, et cette femme au bras de son mari? Qui a écrit le devoir de sa fille? Peu à peu son quotidien se brouille. Diana a t ‘ elle le droit d’être vivante?
Par un effet d’éclatement chronologique (l’héroïne a 17 ans à la fin des années 90), le présent se situe donc dans les années 2020, et rien n’a changé en Amérique. Laura Kasischke crée ainsi une science-fiction domestique de l’Amérique petite-bourgeoise qui semble immuable.
kasischke
20 novembre 2009 dans A la Une, Carnets d'écriture, Cliquer, voir, écouter par Sylviane Lachaume
Un petit retour sur le concours de nouvelles de Nouzilly dont la remise des prix s’est déroulée le samedi 10 octobre dernier.
Depuis l’année dernière, la toute nouvelle bibliothèque de Nouzilly, née en 2007, s’est lancée dans l’aventure d’un concours de nouvelles, joliment intitulé “Brèves de plume”, à destination des nouvellistes potentiels du département d’Indre-et-Loire. Un beau défi.
Et ça a marché.
En effet, environ 25 tapuscrits ont été sélectionnés en 2008 et autant en 2009 avec, en plus, quelques nouvelles de jeunes auteurs car le concours s’est étendu aux 14-17 ans. Et puis il a franchi les frontières de l’Indre-et-Loire : des textes sont arrivés du Maine-et-Loire, des Yvelines ou de l’Aube.
Difficile et passionnant travail pour les membres du jury : au mois de septembre, chacun doit tout lire et parfois relire pour tenter de départager les meilleurs. Et puis, on se réunit et on confronte nos avis, autour d’un café, avec les cakes de Charlotte. Parfois, un coup de coeur évident que l’on défend avec acharnement, parfois un texte que l’on avait mal lu que l’on réévalue. Tant de choses personnelles, d’émotions, d’imagination : il y a donc tant de gens qui ont des choses à écrire et à faire partager.
Enfin, la remise des prix, le jury face au public, les discours des officiels, le beau et bon buffet de Jean, la photo de la Nouvelle République. Les gagnants appelés ont un exercice à remplir : lire un extrait de leur texte.
Cette année, c’est la nouvelle “Comment se débarrasser de Norbert Le Bihan”, écrite par Eric Scilien, qui s’est vue récompensée : un titre qui donne envie d’aller plus loin, un style plein d’humour, une chute émouvante ont fait l’unanimité du jury.
“Norbert Le Bihan, c’est ce garçon un peu plus grand et plus fort que vous qui n’a cessé de vous pourrir la vie chaque fois que vos routes se sont croisées. Souvenez-vous. La toute première fois, vous aviez huit ans et vous découvriez les joies ineffables de la colonie de vacances au fin fond de la Bretagne….”
Et c’est la jeune Pauline Audrault, avec une nouvelle au titre prometteur “Tout recommencer” qui l’a emporté chez les jeunes auteurs.
“La lumière apparaissait lentement, défiant la clarté de la lune d’été qui finit par se retirer, emportant avec elle l’ombre et ses compagnons nocturnes. Le rouge des cerises dans le jardin, les pots remplis de leurs fraîches et ceux remplis de mauvaises herbes, la table en plastique où le couvert était déjà mis, tout cela constituait le paysage offert par la toute petite fenêtre.”
L’année prochaine, on recommence. Et on commence par un concours d’affiche.   La plus belle annoncera  l’ouverture du concours. Alors dès le printemps, guettez Brèves de plume.

concours de nouvelles, Nouzilly
3 novembre 2009 dans A la rencontre par Sylviane Lachaume
J’ai eu envie de continuer à lire Laura Kasischke et je me suis précipitée sur « A moi pour toujours » (traduit par Anne Wicke) qui paraissait en même temps.
Sherryl Seymour la narratrice est en pleine crise de la quarantaine. Son fils vient de quitter la maison pour entrer à l’Université, son époux la condamne à la routine conjugale, son père sombre dans la sénilité. Son travail d’enseignante ne lui réserve plus de surprise. Aussi, lorsque le jour de la St-Valentin, elle trouve un petit billet anonyme dans son casier « Sois à moi pour toujours », elle s’émoustille, se sent désirable et brûle de connaître l’auteur. Avec la bénédiction complice de son mari, elle se précipite dans l’adultère mais le petit jeu aura un dénouement tragique.
Dans ce roman, Laura Kasischke fouille les secrets de famille en accumulant rebondissements, malentendus jusqu’à l’irréparable. La comédie se transforme en machine infernale, engendrant une tension et un suspense qui nous tient jusqu’à la fin.

Dans son dernier livre paru en France à l’automne 2008, : « la couronne verte » (traduit par Céline Leroy), elle reprend le thème de l’entrée dans le monde adulte de jeunes américaines. Les trois héroïnes du roman vont jouer avec le feu pendant ces vacances de printemps qui sont un rite de passage vers l’âge adulte aux Etats-Unis. On ne connaît pas, en France, cet aspect de la vie des étudiants américains appelé le Spring break qui se déroule dans des lieux de rêve où le seul objectif est de se défouler. Elles ont choisi le Mexique, Cancun, avec ses plages et ses étudiants qui ne pensent qu’à faire la fête. Malgré la mise en garde leurs mères, elles font tout le contraire, s’exposent trop longtemps au soleil, boivent de l’alcool et surtout acceptent de suivre un inconnu. Mais le danger viendra t ’il d’où l’on croit et faut il se fier aux apparences ?
L’on ne saura pas grand chose de l’expérience traumatisante vécue par deux des jeunes filles, Laura Kasischke ne détaille rien, elle déplace l’histoire en évoquant le voyage sacrificiel. Même si, pour moi, le livre n’a pas la même force et la même poésie que “Rêves de garçons”, sous ses apparences plus banales, la couronne verte est un roman philosophique et un roman d’apprentissage.

laura kasischke
21 septembre 2009 dans A la rencontre par Sylviane Lachaume

Laura Kasischke
Elle est américaine, vit et enseigne dans le Michigan, elle a 48 ans, un visage enfantin encadré de boucles châtains et elle écrit divinement…et pourtant on la connaît mal. Je l’ai découverte pendant l’été 2007 avec le livre qui venait de paraître alors en France « Rêves de garçons », (qui reste mon préféré à ce jour, peut-être parce que le premier découvert), suite à une critique enthousiaste dans les Inrocks. Depuis, j’ai lu les 6 romans parus en France aujourd’hui et je n’ai pas été déçue.
Pourquoi aimer Laura Kasischke ? Parce qu’elle a un univers d’écrivain, que son écriture est naturelle et reconnaissable, qu’elle décrit comme personne les banalités de l’existence, les sensations, les pulsions, les menaces qui pèsent imperceptiblement sur les êtres. Parce qu’elle raconte des histoires de filles, de garçons, de sexe et de mort, de désir, de ce que cachent les apparences de vies américaines paisibles.
« Ce qui m’intéresse en écrivant, c’est de reconstituer tout le processus psychique et affectif qui conduit parfois les êtres à se retrouver dans certaines situations limites : disparaître, ou se faire tuer ».
Les livres de Laura Kasischke sont toujours écrits à la première personne nous permettant une identification quasi immédiate à l’héroïne. Le premier chapitre est d’une efficacité redoutable : on ne peut que continuer la lecture. Une autre constante dans l’œuvre de Kasischke, il ne faut pas déflorer le mystère et ne surtout pas dévoiler la fin.

La couverture de "Rêves de garçons"
Dans Rêves de garçons (traduit par Céline Leroy), elle met en scène un camp de vacances pour pom-pom girls à la fin des années 70. Une décapotable rouge sang qui appartient à Kristy la narratrice, trois filles sexy en mini-shorts et dos-nus qui découvrent leur pouvoir sexuel sur les hommes, des jeunes garçons qui les prennent en filature, la forêt autour du camp comme une menace, un été où derrière l’insouciance de l’adolescence, la tragédie n’est pas loin. Dès le début du roman, l’une des filles crée la tension : « Je suis persuadée que quelque chose d’atroce va arriver ».
adolescence, Amérique, kasischke